Haïti : Les péchés d’Haïti, par Eduardo Galeano

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Un texte d’Eduardo Galeano [2] paru sur Servindi le 20 janvier dernier, mais qui date de 1996. Galeano revient dans ce texte sur l’histoire d’Haïti. Ou comment l’Occident a construit la malédiction de cette île au fur et à mesure des ans, parce qu’elle était habitée par des noirs.

Originalement publié par Eduardo Galeano – Brecha 556, Montevideo, 26 juillet 1996.

Raoul Cedra, ex-dictateur d’Haïti. Actuellement il vivrait tranquillement au Panama.

Servindi 20 janvier, 2010. - La démocratie haïtienne est née il y a un moment. Dans son bref temps de vie, cette créature affamée et malade n’a reçu que des gifles. Elle était nouvelle-née, dans les jours de 1991, quand elle a été assassinée par le coup de force militaire du général Raoul Cedras.

Trois ans plus tard, elle a ressuscité. Après avoir subi et être sortie de tant de dictatures militaires, les États-Unis sont venus et ont mis en place le président Jean-Bertrand Aristide, qui avait été le premier président dans toute l’histoire d’Haïti élu par un vote populaire et qui avait eu la folle idée de vouloir un pays moins injuste.

Jean-Bertrand Aristide.

Le vote et le veto

Pour gommer les traces de la participation américaine dans la dictature carnassière du général Cedras, les marines ont emporté 160 000 pages de dossiers secrets. Aristide est revenu enchaîné. Ils lui ont donné la permission de récupérer le gouvernement, mais lui ils ont interdit le pouvoir. Son successeur, René Préval, a obtenu presque 90% des votes, mais n’importe quelle personne de quatrième catégorie du FMI ou de la Banque Mondiale a plus de pouvoir que Préval, même si le peuple haïtien ne l’a pas choisi.

Le veto peut plus que le vote. Veto aux réformes : chaque fois que Préval, ou quelqu’un de son gouvernement, demande des crédits internationaux pour donner du pain aux affamés, des lettres aux analphabètes ou une terre aux paysans, il ne reçoit pas de réponse, ou ils lui répondent en lui ordonnant : - Récitez la leçon.
Et comme le gouvernement haïtien n’en finit pas d’apprendre qu’il faut démanteler le peu de services publics qui restent, les dernières pauvres protections pour l’un des peuples les plus abandonnés du monde, les professeurs considèrent l’examen comme perdu.

Winfried Wolf, député allemand.

L’alibi démographique

À la fin de l’an passé quatre députés allemands ont visité Haïti. Ils n’étaient pas arrivés que la misère du peuple les a frappés. Alors l’ambassadeur d’Allemagne leur a expliqués, à Port-au-Prince, quel est le problème : - C’est un pays surpeuplé - a-t-il dit-. La femme haïtienne veut toujours, et l’homme haïtien peut toujours.

Et voilà qu’il a ri. Les députés se sont tus. Cette nuit, l’un d’eux, Winfried Wolf, a consulté les chiffres. Et voilà qu’il a plus vérifié qu’Haïti est, avec le Salvador, le pays le plus surpeuplé des Amériques, mais il est aussi surpeuplé que l’Allemagne : il a presque la même quantité d’habitants au kilomètre carré.

Durant son séjours en Haïti, le député Wolf a été frappé par la misère : il a aussi été ébloui par la capacité de création des peintres populaires. Et voilà qu’il est arrivé à la conclusion qu’Haïti est surpeuplé... d’artistes.

En réalité, l’alibi démographique est plus ou moins récent. Jusqu’à il y a quelques années, les puissances occidentales parlaient plus clairement.

obert Lansing, Secrétaire d’État sous la présidence de Wilson

La tradition raciste

Les États-Unis ont envahi Haïti en 1915 et ils ont gouverné le pays jusqu’en 1934. Il se sont retirés quand ils ont réussi leurs deux objectifs : faire payer les dettes de la City Bank et abroger l’article constitutionnel qui interdisait de vendre les plantations aux étrangers. Robert Lansing, Secrétaire d’État de l’époque, a justifié la longue et féroce occupation militaire en expliquant que la race noire était incapable de se gouverner elle-même, qu’elle a “une tendance inhérente à la vie sauvage et une incapacité physique de civilisation”. L’un des responsables de l’invasion, William Philips, avait forgé quelque temps auparavant cette idée sagace : “Ils sont un peuple inférieur, incapable de conserver la civilisation que les français leur avaient laissés”.

Haïti avait été la perle de la couronne, la colonie la plus riche de France : une grande plantation de sucre, avec une main-d’oeuvre d’esclaves. Dans L’esprit des lois, Montesquieu avait expliqué sans tergiverser : “Le sucre serait trop cher si les esclaves ne travaillaient pas dans sa production. Les esclaves sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible d’avoir pitié d’eux. Il semble impensable que Dieu, qui est un être très savant, ai mis une âme, et surtout une bonne âme, dans un corps entièrement noir”.

En revanche, Dieu avait mis un fouet dans la main du berger. Les esclaves qui ne se distinguaient pas par leur volonté de travail. Les noirs étaient esclaves par nature et feignants aussi par nature, et la nature, complice de l’ordre social, était l’oeuvre de Dieu : un esclave devait servir le maître et le maître devait punir l’esclave qui ne montrait pas un tant soit peu d’enthousiasme pour remplir le dessein divin. Karl von Linneo, contemporain de Montesquieu, avait fait précisément un savant portrait du noir : “Un vagabond, paresseux, négligent, indolent avec des coutumes dissolues”. Plus généreusement, un autre contemporain, David Hume, avait vérifié que le noir “peut développer une certaine habileté à s’humaniser, comme le perroquet qui parle quelques mots”.

Toussain Louverture (Image : Wikipedia)

L’humiliation impardonnable

En 1803 les noirs d’Haïti ont administré une raclée terrible aux troupes de Napoléon Bonaparte, et l’Europe n’a jamais pardonné cette humiliation infligée à la race blanche [3]. Haïti a été le premier pays libre des Amériques. Les États-Unis avaient conquis avant son indépendance, mais il avait environ un million d’esclaves qui travaillaient dans les plantations de coton et de tabac. Jefferson, qui était propriétaire d’esclaves, disait que tous les hommes sont égaux, mais il disait aussi que les noirs ont été, sont et resteront inférieurs.

Le drapeau des libertés a été dressé sur des ruines. La terre haïtienne avait été dévastée par la monoculture du sucre et détruite par les calamités de la guerre contre la France, et un tiers de la population était tombée au combat. Alors a commencé le blocage. LA nation nouvellement née a été condamnée à la solitude. Personne ne li achetait, personne ne lui vendait, personne ne la reconnaissait.

Le délit de la dignité

Même Simón Bolívar, qui si brave qu’il pu être, n’a pas eu le courage de signer une reconnaissance diplomatique du pays noir. Bolivar avait pu reprendre sa lutte pour une indépendance américaine, quand l’Espagne l’avait déjà battu, grâce à l’appui d’Haïti.

Le gouvernement haïtien lui avait remis sept navires et beaucoup d’armes et de soldats, avec pour seule condition que Bolivar libéra les esclaves, une idée qui n’était pas due au Libérateur. Bolivar a rempli son contrat, mais après sa victoire, quand il gouvernait déjà la Grande Colombie, il a tourné le dos au pays qui l’avait sauvé. Et quand il a convoqué les nations américaines à la réunion de Panama, il n’a pas invité Haïti mais il a invité l’Angleterre.

Les États-Unis ont reconnu Haïti récemment 60 ans après la fin de la guerre d’indépendance, tandis qu’Etienne Serres, un génie français de l’anatomie, découvrait à Paris que les noirs sont primitifs parce que chez eux la distance entre le nombril et le pénis est courte. A ce moment là, Haïti était déjà aux mains de dictatures militaires carnassières qui destinaient les ressources faméliques du pays au paiement de la dette française : L’Europe avait imposé à Haïti l’obligation de payer à la France une indemnisation gigantesque[[Voir "La dette extérieure d’Haïti, une hypocrisie française"], à la manière d’une dette du pardon pour avoir commis le délit de la dignité.
Cette histoire de persécution contre Haïti, qui de nos jours prend des dimensions de tragédie, est aussi une histoire du racisme dans la civilisation occidentale.

Source : Servindi "Haití : Los pecados de Haití"
Traduction : Primitivi


[3Toussain Louverture, qui fut au départ allié de Bonaparte et de la Révolution Française avait vu trop grand et désirait l’émancipation de l’île, ce qui était trop pour Bonaparte. Il sera défait en 1802 mais arrivera tout même a inscrire dans un traité que l’esclavage soit aboli sur l’île. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Toussaint_Louverture

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