«  Ici, ailleurs  » : démontage de baratin

de l’exposition à la Friche de la Belle de mai
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Un bref aperçu de l’état de délabrement intellectuel caractéristique du verbiage autour de l’art contemporain…

«  Ici, ailleurs  » : démontage de baratin
Texte d’intention de l’exposition «  Ici, ailleurs  », Friche de la Belle de mai, du 12 janvier au 31 mars, par Juliette Laffon, commissaire de l’exposition.

Un bref aperçu de l’état de délabrement intellectuel caractéristique du verbiage autour de l’art contemporain… En bleu, le texte original.
Cette lettre d’intention commence comme une fiche-cuisine, car c’est une fiche-cuisine  :
«  Aux couleurs de la Méditerranée, la Capitale européenne de la culture convie à Marseille ses voisins des deux rives à participer à une ambitieuse exposition, Ici, ailleurs […].  Les artistes […] ne peuvent plus être définis par des identités reposant sur des territoires géographiques aux frontières délimitées dans le passé.  »
Comme le plan de tomate industriel cultivé hors-sol, l’art contemporain présente en tous lieux un faciès identique, enchâssé dans des dispositifs semblables  : foires, salons, biennales, «  cubes blancs  » pour emballage, anglais pour les sous-titres, et charabia de présentation. Une standardisation du produit qui banalise son producteur  : deviner quel est son «  territoire géographique aux frontières délimitées dans le passé  », requiert une finesse de palais digne d’un goûteur de lait en poudre. Mais l’explication de Mme Laffon est plus jolie  :
«  L’artiste contemporain est nomade, ses voyages et ses résidences à travers le monde constituant une expérience existentielle qui devient le lieu même de la création.  »
Le «  nomadisme  » ne doit pas être confondu avec le nomadisme. Il y a un nomadisme de la carte de crédit, chanté par Jacques Attali, que pratiquent les (gros) acheteurs d’art. C’est le bon nomadisme, à opposer à celui des fouilleurs de poubelles, des délocalisés, des techniciens de surface et des pousseurs de brouettes… Pour ces derniers, les «  frontières délimitées dans le passé  » sont loin d’être abolies. Certains d’entre eux, avec un peu de chance, pourront voir leur «  expérience existentielle  » devenir aussi «  le lieu même de la création  », quand ils auront terminé de couler le béton de la galerie ou du musée, puis nettoyé les lieux, au propre et au figuré.
«  Sans renier leurs origines culturelles, les artistes revendiquent plusieurs points d’ancrage, ils sont d’ici et d’ailleurs. Le titre [de l’exposition, NDLR] renvoie à la disponibilité à toutes sortes de migrations possibles, favorables à l’élaboration d’identités plurielles, mouvantes, en perpétuel devenir, propres aux individus aujourd’hui. À l’ère de la globalisation, au contact de la diversité des cultures rencontrées, la remise en cause des données et des acquis, ainsi que la prise en considération de modes de pensées différents sont propices aux interprétations réciproques. […] Les œuvres sont nombreuses à développer une réflexion critique sur le monde et la société.  »
On obtient ce pur jus de salon par le pressage de (presque) toutes les platitudes à l’usage de l’intelligentsia culturelle. Depuis que les capitaux circulent en «  nomades  » et que le marché de l’art s’est conformé au moule boursier, l’artiste s’est émulsionné avec l’entrepreneur pour devenir un héros du libéralisme économique à paillettes, le voilà disponible «  à toutes sortes de migrations possibles  », car l’artiste, en effet, suit l’argent, qui toujours précède l’artiste. Il faut bien escamoter la trivialité de la spéculation [1], ne pas évoquer l’origine des sommes investies dans l’achat des œuvres, éviter de mettre en miroir la vacuité des objets et l’impuissance critique des commentaires, faire oublier qu’il y a si peu à dire de ce qui se vend – à part siffler d’admiration devant les prix.

Dans ces conditions, justifier un salaire de parleur d’art contemporain demande, «  à l’ère de la globalisation  », de mobiliser toutes ses ressources lexicales pour emballer convenablement une baudruche en perdition. D’où le recours aux «  identités plurielles, mouvantes, en perpétuel devenir  », toujours pratique pour dissoudre l’objet du discours en un ectoplasme, auquel on a confié «  la remise en cause des données et des acquis  ». Tâche difficile, voire énigmatique, dans un monde où «  la prise en considération de modes de pensées différents [est propice] aux interprétations réciproques  ». Et vice-versa, ajoutons-nous. C’est probablement de cette réciproque réciprocité que devrait naître cette «  réflexion critique sur le monde et la société  », que s’arrachent les milliardaires en quête de «  remise en cause  ».

L’exposition est payante (la culture gratuite, c’était le 12  janvier dernier), mais ceux qui iront la voir peuvent nous expliquer ce qu’ils auront saisi de cette «  réflexion critique sur le monde et la société  », et en quoi elle «  offre du monde une vision renouvelée contribuant à forger notre conscience  », selon la conclusion de Mme Laffon.
Les contributions les plus absconses seront publiées, vous avez toute l’année pour rendre votre copie, mais si vous décidez de ne rien rendre nous n’en serons pas vexés, ce sera autant d’eau à notre moulin…

[1] 2011 fut une année record pour le marché de l’art, principalement due aux nouveaux riches chinois et russes. «  Certains investisseurs parlent désormais des SWAG  : silver, wine, art, gold. Acronyme anglais pour l’argent, le vin l’art et l’or  » (Art market trends 2011, Artprice. com). À noter que «  swag  » peut se traduire par «  butin  ».