"Les brésiliens m’ont sauvé la vie"

Interview de Manuel Zelaya, le président du Honduras renversé il y a un an
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Zelaya, qui est de voyage à Buenos Aires avec son épouse pour participer au Forum de São Paulo, déclare que le coup d’État qui l’a renversé avait pour objectif de favoriser les entreprises pétrolières étasuniennes, les multinationales et les banques. Il remarque la solidarité de l’Argentine.

par Mercedes López San Miguel, mercelopez@pagina12.com.ar

Manuel "Mel" Zelaya est grand, très grand —il accuse 1m90— est vêtu d’un costume sobre, d’une chemise blanche, et d’une cravate rouge. Au premier regard, quelque chose manque. Son chapeau, bien sûr. Son chapeau l’a accompagné dans toutes les péripéties qu’il a vécues depuis un peu plus d’un an, lorsqu’il fut renversé à la pointe du fusil alors qu’il dormait dans sa maison de Tegucigalpa. Zelaya, le président légitime du Honduras, déclare qu’il n’abandonne jamais son chapeau, parce qu’il est un homme de la campagne, où tout le monde le porte. Il l’a amené à Buenos Aires, mais l’a laissé dans la chambre de l’hôtel où se déroule cette interview. Au cours de l’interview avec Página/12, il ne lâche a aucun moment son Blackberry, la connexion avec la partie de sa famille restée au Honduras— ses fils, ses frères, sa mère—. L’autre partie de sa famille vit avec lui en République Dominicaine —son épouse, Xiomara Castro, et ses deux filles—. Zelaya est de voyage à Buenos Aires avec son épouse pour participer au Forum de São Paulo et a plusieurs entrevues programmées, probablement avec la présidente Cristina Fernández et d’autres politiques argentins. Mais, précise-t-il, il vient juste d’arriver et il est en train d’organiser son agenda.

Manuel Zelaya

Qu’avez-vous ressenti lorsqu’on vous a arraché le pouvoir ?

Ça a été très dur de voir entrer de force des hommes, armes à la main, dans ma maison à cinq heures du matin. Sur la porte d’entrée sont encore visibles les marques des 67 tirs d’armes de gros calibre. J’ai été embarqué en pyjama et conduit au Costa Rica. Dans la maison, il n’y avait que ma plus jeune fille, terrorisée à l’idée que les tirs me soient destinés. Ça a été un drame, très douloureux et triste. Un coup d’État est une rupture de l’ordre, du pacte social, c’est une tragédie. Depuis ce moment, le pays vit une répression : assassinats, détentions, torture. Plus tard je suis rentré au pays, à l’Ambassade du Brésil où j’ai été soumis à tous types de sarcasmes et de harcèlements.

Vous avez été emmené à la base militaire de Palmerola et ensuite au Costa Rica. Selon vous, quel rôle a joué le Costa Rica dans ce coup d’État ?

Il m’a donné un asile immédiat. Ensuite, le Nicaragua m’a offert sa protection et aujourd’hui je vis en République Dominicaine.

Comment s’est passée cette période comme réfugié à l’Ambassade du Brésil ?

Je suis resté cinq mois dans un petit bureau. Le Brésil m’a sauvé la vie. Lula, Marco Aurelio García et Celso Amorim (ndlr : le président du Brésil, son conseiller pour l’étranger et son chancelier) m’ont sauvé la vie en offrant leur protection au moment où l’armée voulait me liquider.

Qui vous accompagnait ?

Le peuple m’entourait. Plus de 20 000 personnes se sont regroupées à la porte en moins de deux heures lorsqu’ils ont su que j’étais dans l’Ambassade. Il y eut une forte répression. C’est là qu’est morte Wendy Avila, une jeune résistante assassinée par la dictature. Depuis, il y a eu plus de 166 personnes assassinées, plus de 9000 plaintes de violation des droits de l’homme, dont notamment 4000 personnes emprisonnées et torturées. Au moins sept journalistes ont été assassinés durant les trois premiers mois du gouvernement de Lobo.

Que vous rappelez-vous de ces cinq mois dans l’Ambassade ?

J’ai été isolé quasiment tout ce temps. Ils ont bloqué les communications par portable et le dialogue avec mes proches. Le dimanche, ils laissent entrer ma famille et un groupe restreint de cinq personnes. Au début il y a eu des problèmes de nourriture ; ils ont aussi coupé les services basiques. Ils nous ont également bombardés avec des ultrasons qui nous ont rendu fous. Une torture. On ne pouvait pas non plus sortir à la fenêtre, car ils nous pointaient avec le laser de leurs armes.

Vous avez eu peur qu’ils vous tuent ?

Je n’ai pas eu peur. Je savais que ma vie était en danger. J’ai pris le risque de revenir dans ma patrie, sur ma terre, au plus fort du coup d’État. J’ai tout risqué.

Depuis que Micheletti a pris la tête du coup d’État, le 28 juin 2009, il y a eu beaucoup de dénonciations de violations des droits de l’homme. Est-ce que ça a changé avec l’arrivée au pouvoir de Porfirio Lobo ?

Ça a empiré. Ils sont passés à des assassinats plus durs. Parce qu’au Honduras c’est une oligarchie sanglante qui exerce le contrôle sur les médias, les banques, les moyens de production. Les principales radios, chaînes de télévision et journaux, à quelques exceptions près, sont membres de cette oligarchie, qui s’est d’ailleurs également spécialisée dans la vente d’armes. Un coup d’État connaît plusieurs phases, détaillées dans les manuels du Département d’État nord-américain : la première phase est la déstabilisation et dans ce processus les médias jouent le rôle principal pour préparer l’opinion.

Et tout ceci parce que vous avez voulu convoquer un référendum pour que les gens décident d’installer ou non une assemblée constituante...

Le référendum a été le prétexte, l’argument médiatique. Nous pouvons le démontrer, un an après le coup d’État, en se faisant l’écho de ces quelques mots de la Bible, "vous les reconnaîtrez à leurs fruits". Jusqu’à ce qu’un arbre produise son premier fruit, on ne peut pas savoir s’il est vénéneux ou savoureux. Si vous voulez savoir qui est derrière le coup d’État, regardez les fruits qui en ont résulté : les bénéficiaires sont les compagnies pétrolières nord-américaines, les multinationales, les banques ; ils ont complètement rompu avec le socialisme du Sud auquel je m’étais associé —l’ALBA, avec Hugo Chávez— et ils ont aboli tous les mécanismes de participation populaire. Derrière le coup d’État se trouvent les faucons de Washington.

Depuis le début, les honduriens se sont mobilisés contre le coup d’État et un front de résistance s’est formé. Pourquoi les mobilisations se sont-elles essoufflées ? Une certaine usure ?

Non. Les États-unis ont appuyé le dictateur (Roberto) Micheletti sur tous les plans. Que peut faire un petit pays comme le nôtre face à l’empire ? Nous avons subi une agression, une ingérence des États-Unis pour légitimer le putsch.

Qu’en est-t-il maintenant de la résistance ? Qui la compose ?

Elle est organisée. Il y a un débat pour savoir si elle se convertit pour suivre un processus politique électoral ou si elle travaille comme une plateforme politique de lutte. Le question n’est pas tranchée. La résistance est composée de simples honduriens avec une conscience, apolitiques ; il y a aussi une base politique, le Parti Libéral —qui m’a porté à la présidence— et les membres des organisations sociales, syndicats, indigènes.

À part le Nicaragua, le reste des pays d’Amérique Centrale ont approuvé l’incorporation du Honduras dans le Système d’Intégration Centro-Américaine (SICA) et le retour dans l’OEA. Comment vous l’interprétez ?

La position des pays démocratiques d’Amérique Centrale est que le Honduras reviendra dans la communauté internationale une fois que Lobo sera disposé à remplir les conditions pour rétablir l’ordre démocratique. Tant que continue la répression, le Honduras ne sera pas reconnu. Nous demandons que ces conditions soient remplies.

Comment évaluez-vous la situation des pays d’Amérique du Sud ? Il y a peu, le Chili a normalisé ses relations avec le Honduras.

Nous sommes très heureux de la position de tous les pays qui ont condamné le coup d’État. La condamnation a été unanime, mais la question d’intervenir pour rétablir l’ordre a divisé les pays, une division alimentée par les États-Unis. Des pays comme l’Argentine sont les symboles de la démocratie latino-américaine. Tout comme le Brésil, le Vénézuela, l’Équateur, le Paraguay et l’Uruguay. Et le Nicaragua. Ces nations ont fait le forcing pour exiger la restauration de la démocratie, qui est un moyen pour protéger ses propres démocraties.

Quelle est la voie de sortie pour le Honduras ?

La restitution de la démocratie et que le pouvoir judiciaire soit indépendant, qu’un processus de dialogue et de réconciliation du pays puisse être engagé, sans oublier que l’impunité ne doit pas perdurer comme un symbole. Le leitmotiv est la refondation du pays et la convocation d’une assemblée constituante.

Imaginez-vous retourner dans votre pays ?

Je veux y retourner, je ne veux pas vivre à l’étranger. L’attache au climat, à la terre. Vivre à l’étranger est une torture. Mais pour l’instant je ne peux pas, je suis sous mandat d’arrêt. Mes bourreaux sont toujours au pouvoir.

Source : Página/12 - “Los brasileños me salvaron la vida”
Traduction : Sylvain


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